La sentence qui vient de tomber est une catastrophe. Pour avoir fait monter sur la scène du Zénith, en septembre dernier, le négationniste Robert Faurisson, Dieudonné a été condamné à une lourde amende de 10 000 euros pour "injures antisémites". Concrètement, quels seront les résultats désastreux de cette condamnation?
Premièrement, l'une des conséquences que l'on peut le plus craindre sera le renforcement très important du sentiment que "les juifs contrôlent tout". Cette vision est pourtant fausse; cette affaire n'était pas, malgré ce que prétendent le CRIF et les antisémites, le combat "des juifs" contre Dieudonné. La plupart des juifs, en réalité, ignoraient jusqu'à la tenue de ce procès. Les adversaires de Dieudonné n'étaient pas "les juifs" mais les communautaristes, et pas seulement juifs: témoin le Président du CRAN, Patrick Lozès, se définissant sur son blog comme "noir, tout simplement" (sic!), et y réclamant une censure extrèmement sévère de Dieudonné.
Mais surtout, il s'agissait avant tout d'un règlement de compte impitoyable. D'un côté, des associations (SOS Racisme, Licra, LDH...) qui ont depuis toujours encouragé, et joué sur la division entre français "de souche" et français "immigrés" pour canaliser les voix electorales des seconds. De l'autre, un de leurs anciens militants, DIeudonné, qui, ayant mystérieusement échappé à leur contrôle, s'est mis en tète de dénoncer leur duplicité, et, pire encore, a réussi à détourner une partie de la jeunesse d'origine immigrée de ces associations.
Ce crime de lèse-majesté était tout simplement impardonnable. Pour avoir osé sortir de son rôle de "bon noir anti-raciste de gauche", avoir osé developper ses propres opinions, se moquer de la concurrence victimaire et dénoncer ses anciens mentors, Dieudonné doit être éliminé de la scène publique, politique et artistique. Voila la vraie raison de ce procès, et donc, aucun rapport avec les juifs, on le voit.
Seulement voila: le fait que Dieudonné n'ait jamais été inquiété pour ses sketches très violents sur les extremistes musulmans ou chrétiens, vont laisser l'amer sentiment qu'une communauté serait plus "protégée" que les autres. La Ligue des Droits de l'Homme, partie civile au procès, considère que
que "cette décision doit ouvrir les yeux à celles et ceux qui croient encore que Dieudonné est un artiste persécuté". Ces gens sont-ils si idiots? N'ont-ils pas réalisé que cette condamnation, au contraire, renforcera Dieudonné dans son image de martyr de la liberté d'expression?
En fait, les grands gagnants de cette affaire seront l'intolérance, le racisme et les affrontements communautaires; c'était probablement le but, d'ailleurs, de toutes ces associations, puisqu'elles en ont fait leur fond de commerce et serait sûrement bien dépitées de les voir disparaitre.
Mais, outre cette conséquence déjà inquiétante, cette sentence risque de déboucher sur une vraie révolution du droit et de la liberté d'opinion. On le sait, en France, la liberté d'opinion et d'expression n'est déjà plus totale. Trois lois, consacrée à la shoah, le génocide arménien et l'esclavage, interdisent la négation de ces evènements, et donc, réduisent la liberté d'expression sur ces sujets. Ces lois en elle-même, sont déjà assez catastrophiques; elles font le jeu des négationnistes qui n'ont pas besoin de donner d'arguments, encouragent la concurrence victimaire communautaire, et surtout, sont éthiquement innacceptables dans un régime de liberté. Mais admettons qu'elles soient légitimes.
L'ennui, c'est que l'on a franchi ici un nouveau cap; Dieudonné n'a pas été condamné pour propos négationnistes, mais pour avoir invité une personne ayant tenu de tels propos. Les adversaires de Dieudonné ont-ils réfléchi un quart de seconde aux conséquences terrifiantes que leur action va entrainer? Désormais, non seulement on peut être condamné pour ses opinions, mais l'on peut même être condamné pour avoir laissé quelqu'un exprimer les siennes! Ce n'est pas la première fois qu'une telle folie est envisagée. Certains avaient déjà demandé la tète de Taddéi pour avoir laissé Kassovitz exprimer ses doutes sur le 11 septembre; il est vrai que Taddéi, l'un des seuls journalistes à inviter encore les "infréquentables" (Soral, Dieudonné, etc.) serait l'une des premières victimes d'un tel système.
Désormais, la jurisprudence du tribunal a introduit, donc, ce dispositif monstrueux: on peut être condamné uniquement pour inviter quelqu'un qui a tenu des propos illégaux par le passé.
"Les propos tenus par Dieudonné (...) ridiculisant les victimes juives (...) étaient outrageants et méprisants pour les personnes d'origine juive". Voila la raison officielle, selon le tribunal, de la condamnation de Dieudonné. L'ennui, c'est que cet argument ne tient pas deux secondes. Il n'y a pas, dans les 9 minutes du sketch, une seule parole de moquerie envers les victimes juives du nazisme. Quant au technicien déguisé en déporté, c'est bien un prix de l'infréquentabilité, et non un prix de fréquentabilité, qu'il remet à Faurisson. On peut trouver cela obscène, dérangeant, peut-être. Mais est-ce que les sous-entendus d'un Finkielkraut, par exemple, sur le fait que la victime du viol de Polanski, dans le fond en était un peu responsable, est-ce que le "safari banlieue" de Besançon avec "vente de burqa" et "fausses agressions", ne sont pas tout aussi obscènes? Est-ce que les clips d'Orelsan (qui a reçu le soutien de l'UMP et qui fut comparé par Mitterrand à Rimbaud) ou il parle d'avorter sa copine à l'Opinel, les vomissures de Monsieur R sur la France, ou les films de tortures à la "Saw 6" qui remplissent les salles de cinéma , ne sont pas aussi indécents?
Si l'on condamne tout ce qui choque, alors on entre dans un cercle vicieux, ou plus rien ni personne ne peut plus donner son avis -cet avis devant forcément, un jour ou l'autre, choquer une autre personne. Il faut alors, interdire les skteches des Inconnus (certains ont déjà été censurés), supprimer comme demandent certains Tintin au Congo des bibliothèques, interdire la réplique de l'Avare: "quel juif, quel arabe est-ce là?", etc.
La question que pose ce procès est celle de la liberté. Prefère-t-on une société régie par la raison, ou chacun est libre de développer ses arguments, de réfuter ceux des autres, de plaisanter sur tous les sujets et d'en retirer où non du succès? Ou alors une société où, pour répondre aux demandes compassionelles et communautaires, la liberté d'expression ne pourrait se faire que dans un cadre qui, par définition même, se rapetisserait de plus en plus? Personnellement, je choisis la première société. Hélas, par leur décision, les juges qui ont condamné Dieudonné ont choisi la seconde. On attend maintenant que Frédéric Mitterrand, pour qui "c'est le rôle du ministre de la culture de défendre les artistes", s'engage corps et âme pour la défense de Dieudonné, comme il l'a fait pour un criminel bien plus endurci auparavant...